“Le démon” de Vroubel: pourquoi est-ce un chef-d’œuvre?

Mikhail Vrubel. Démon assis
Mikhail Vrubel. Démon assis. 1890. Galerie Tretiakov, Moscou

En 2007, je suis entrée pour la première fois dans la salle de Vroubel. La lumière est faible. Les murs sont sombres. Vous vous approchez du “Démon” et … tombez dans un autre monde. Un monde peuplé de créatures puissantes et tristes. Un monde où le ciel rouge et pourpre transforme des fleurs géantes en pierre. Et l’espace ressemble à un kaléidoscope, et on a l’impression d’entendre le bruit du verre.

Un Démon unique, coloré et attrayant se trouve en face de vous.

Même si vous ne vous connaissez pas en art, vous ressentirez l’énergie colossale de ce tableau.

Comment Mikhail Vroubel (1856-1910) a-t-il réussi à créer ce chef-d’œuvre? Tout est question de Renaissance russe, de croissance cristalline, de grands yeux et bien plus encore.

Renaissance russe

«Le démon» n’aurait jamais pu naître plus tôt. Une atmosphère particulière était nécessaire pour son apparition. Celle de la Renaissance russe.

Rappelons-nous comment il en était avec les Italiens au tournant des XVieme et XVIieme siècles.

Florence prospérait. Les marchands et les banquiers aspiraient non seulement à l’argent, mais aussi aux plaisirs spirituels. Les meilleurs poètes, peintres et sculpteurs ont été généreusement récompensés s’ils pouvaient créer.

Pour la première fois depuis des siècles, les clients étaient des gens du monde, pas l’église. Et une personne de la haute société ne veut pas voir un visage plat et un corps couvert de haut en bas. Il veut de la beauté.

Par conséquent, les Madones sont devenues humaines et belles, avec des épaules nues et les nez ciselés.

Raphael. Madonna dans la verdure (détail)
Raphael. Madonna dans la verdure (détail). 1506. Kunsthistorisches Museum, Vienne.

Les artistes russes ont vécu quelque chose de similaire au milieu du XIXe siècle. Une partie des intellectuels a commencé à douter de la nature divine du Christ.

Quelqu’un a parlé avec prudence, décrivant le Sauveur plus humanisé. Ainsi, Kramskoy a créé un fils de Dieu sans halo, avec un visage maigri.

Ivan Kramskoy. Le Christ dans le désert (détail)
Ivan Kramskoy. Le Christ dans le désert (détail). 1872 Galerie Tretiakov, Moscou.

Quelqu’un cherchait une issue en se tournant vers les contes de fées et les images païennes, comme Vasnetsov.

Viktor Vasnetsov. Sirin et Alkonost.
Viktor Vasnetsov. Sirin et Alkonost. 1896. Galerie Tretiakov, Moscou.

Vroubel a suivi le même chemin. Il a pris une créature mythique, le démon, et l’a doté de traits humains. Notez, qu’il n’y a pas de diablerie sous forme de cornes et de sabots dans le tableau.

Seul le titre de la peinture explique qui est devant nous. Nous voyons d’abord la beauté. Le corps athlétique dans un paysage fantastique. N’est-ce pas la Renaissance?

La féminité sous la forme d’un «Démon»

“Le démon” de Vroubel est particulier. Et ce n’est pas seulement l’absence de yeux rouges en colère et d’une queue.

Devant nous se trouve un nephilim, l’ange déchu. Il est énorme, donc il ne rentre même pas dans le tableau.

Ses doigts croisés et ses épaules tombantes parlent d’émotions complexes. Il s’est ennuyé de faire le mal. Il ne remarque pas la beauté autour de lui, puisque rien ne lui plaît.

Il est fort, mais ce pouvoir ne peut s’appliquer nulle part. La position du corps puissant, qui a figé sous l’oppression de la confusion spirituelle, est très inhabituelle.

Mikhail Vrubel. Démon assis (détail).
Mikhail Vrubel. Démon assis (détail). 1890.

Remarquez: le démon de Vrubel a un visage inhabituel. Des yeux énormes, des cheveux longs, des lèvres charnues. Malgré le corps musclé, quelque chose de féminin s’y glisse.

Vroubel lui-même a dit qu’il crée délibérément une image androgyne. Après tout, l’esprit masculin peut être sombre tout comme le féminin. Cela signifie que son image doit combiner les caractéristiques des deux sexes.

Kaléidoscope “Démon”

Les contemporains de Vroubel doutaient que “Le démon” se réfère à la peinture. Son travail était si inhabituellement écrit.

L’artiste a travaillé en partie avec un couteau à palette (une spatule en métal pour enlever l’excès de peinture), appliquant l’image de manière fractionnée. La surface ressemble au kaléidoscope ou au cristal.

Cette technique a mûri pendant longtemps. Sa sœur Anna a rappelé que Vroubel était intéressé par la culture de cristaux au gymnase.

Et dans sa jeunesse, il l’a étudié avec l’artiste Pavel Chistyakov. Il a appris à diviser l’espace sur le bord, à la recherche du volume. Vroubel a adopté cette méthode avec enthousiasme, car elle allait bien avec ses projets.

Mikhail Vrubel. Portrait de V.A. Usoltseva.
Mikhail Vrubel. Portrait de V.A. Usoltseva. 1905.

Couleur fantastique du «Démon»

Vrubel. Détail du tableau "Démon assis".
Vrubel. Détail du tableau “Démon assis”. 1890.

Vroubel était un coloriste extraordinaire.

Il pouvait faire beaucoup. Par exemple, n’utilisant que du blanc et du noir il pouvait créer une impression de couleur en raison des nuances subtiles de gris.

Et quand vous vous souvenez de “Le Démon et Tamara” ou “Aime-moi!”, dans votre imagination c’est en couleur.

Mikhail Vrubel. Date de Tamara et du démon.
Mikhail Vrubel. Date de Tamara et du démon. 1890. Galerie Tretiakov, Moscou.

Par conséquent, il n’est pas surprenant qu’un tel maître crée un coloris inhabituel, un peu similaire à celui de Vasnetsov. Vous vous souvenez du ciel étonnant des «Trois Princesses»?

Viktor Vasnetsov. Trois princesses des enfers.
Viktor Vasnetsov. Trois princesses des enfers. 1881. Galerie Tretiakov, Moscou.

Chez Vrubel, bien qu’on ait trois couleurs principales: bleu – jaune – rouge, – les nuances sont inhabituelles. Il n’est donc pas surprenant qu’à la fin du XIXe siècle, une telle peinture n’ait pas été comprise. “Le Démon” de Vroubel était qualifié de grossier, de maladroit.

Mais au début du XXe siècle, à l’époque moderne, Vroubel était déjà idolâtré. Une telle originalité des couleurs et des formes n’était que bienvenue. Et

l’artiste est devenu très proche du public. Maintenant, il était comparé à des «excentriques» comme Matisse et Picasso.

“Le Démon” comme une obsession

10 ans après le “Demon assis”, Vroubel a créé le “Demon terrassé”. Et il se trouve qu’à la fin de ce travail, l’artiste s’est retrouvé dans une clinique psychiatrique.

Par conséquent, on pense que le “Le Démon” a vaincu Vroubel, l’a rendu fou.

Je pense que ce n’est pas le cas.

Mikhail Vrubel. Démon vaincu.
Mikhail Vrubel. Démon vaincu. 1902. Galerie Tretiakov, Moscou.

Il était intéressé par cette image et il a travaillé dessus. Il est courant pour un artiste de revenir plusieurs fois à la même image.

Il était intéressé par cette image et il a travaillé dessus. Il est courant pour un artiste de revenir plusieurs fois à la même image.

Ainsi, Munch est revenu à “Scream” après 17 ans.

Claude Monet a peint des dizaines de versions de la cathédrale de Rouen et Rembrandt a réalisé des dizaines d’autoportraits tout au long de sa vie.

Une seule et même image aide l’artiste à placer des encoches pittoresques sur la ligne du temps. Après quelques années, il est important que le maître évalue ce qui a changé à la suite de l’expérience acquise.

Si nous rejetons tout le mystique, « Le démon» n’est pas à accuser pour la maladie de Vroubel. Tout est beaucoup plus prosaïque.

Mikhail Vrubel. Autoportrait avec une coquille de perle.
Mikhail Vrubel. Autoportrait avec une coquille de perle. 1905. Musée russe.

Au début des années 1890, il a contracté la syphilis. Comme il n’y avait pas d’antibiotiques à l’époque, l’agent pathogène, le tréponème pâle, a fait son travail.

10-15 ans après l’infection chez les patients, le système nerveux central est affecté. Ça cause l’irritabilité, la perte de mémoire, suivie de délires et d’hallucinations. Les nerfs optiques s’atrophient également. Tout cela est finalement arrivé à Vrubel.

Il est mort en 1910. Il restait 18 longues années jusqu’à l’invention de la pénicilline.

Traduit par Elena Shakhvorostova

Photo: Wikimedia Commons

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